La confrontation au monde extérieur

Je travaille à l’extérieur, dans un bureau, trois jours par semaine. Le lundi et le vendredi, je travaille de chez moi et j’apprécie ces moments de repli. Techniquement, je peux donc passer quatre jours entiers sans sortir ou presque. Ou alors pour voir des gens que j’ai vraiment envie de voir. Mais le mardi, c’est tout le temps la même rengaine : me lever à une certaine heure alors que le jour n’est pas levé, prendre les transports en commun, être confrontée à des gens, au bruit, à l’invasion physique du placard qui me sert de bureau et que je partage, etc.

Je déteste mettre un réveil pour me lever. J’ai l’impression de mépriser mon horloge biologique qui n’aime pas le matin, encore moins les matins sans lumière. Je me lève plus naturellement vers 9h-10h, parfois plus tard selon l’heure à laquelle je me suis endormie la veille. Je déjeune entre 13h et 15h, parfois plus tard et en fonction de mon heure de déjeuner, qui dépend de mon heure de lever, je dîne plus ou moins tôt, entre 19h et 22h. Et je me couche entre minuit et 3h du matin. Cela peut sembler curieux mais je préfère écouter mon corps plutôt que de me conformer à des standards édictés pour le plus grand nombre, au mépris de mon corps.

Ce que j’aime en travaillant chez moi, c’est justement que je peux respecter mon corps : me lever quand je veux, manger quand je veux, faire une véritable pause en silence, téléphoner quand c’est nécessaire, me concentrer pleinement, faire quelques courses. J’estime que ce que je mets huit heures à accomplir au bureau ne me prend que cinq heures quand je suis chez moi. Je fais partie de ces gens qui sont plus efficaces chez eux que dans un bureau. Une autre raison à cette efficacité : chez moi, je n’ai pas besoin de m’arrêter pour sortir fumer. Je peux faire les deux. Difficile à faire dans un bureau. Donc je m’arrête, je prends mon manteau que je mets du temps à fermer pour cause de fermeture défectueuse, je prends l’ascenseur, je descends dans la rue, je prends le temps de fumer ma cigarette, je rentre, je reprends l’ascenseur et je me réinstalle à ma table. La perte de temps est d’environ 10 à 15mn.

Le fait est que les horloges ne sont pas mes meilleures amies. Alors quand on me dit que je dois être au bureau à une certaine heure, j’ai du mal car je sais que je vais dépasser cette heure. Et c’est souvent le cas le mardi.

Habituellement, le mardi commence par une réunion d’équipe élargie, dont j’ai toujours du mal à comprendre l’intérêt et l’utilité. Comme cette réunion m’énerve, je traîne toujours un peu la patte. Une dernière cigarette avant de partir. Elle m’aidait à tenir moralement le coup de descendre dans les transports et de voir des gens.

Cette espèce d’agoraphobie est particulièrement ridicule. Du moins, je l’estime ridicule. Des tas de gens prennent les transports en commun sans avoir besoin de se donner du courage. Pas moi. Pourtant, j’ai de la chance : ma ligne de métro entre mon domicile et mon bureau est directe. Contrairement à des tas d’autres gens, je n’ai pas à subir la ligne 13, le RER ou des bus à attendre dans le froid. Mais ce blocage est toujours là. Sortir du métro est une libération.

Vient ensuite ce court moment de réflexion entre la sortie du métro et l’arrivée effective du bureau, celui où je repasse mentalement les images des évènements des derniers jours. Aujourd’hui, je me suis rendue compte que je me voyais comme un cobaye. J’ai volontairement décidé de me transformer en un essai clinique. Je vais méthodiquement prendre en note ce que je vois, ce que je pense, ce que je ressens et essayer de confronter ces idées à la réalité, avec une certaine rigueur scientifique, toute parcellaire.

Comme à mon habitude, la matinée s’est déroulée sans trop de difficultés mais l’après-midi m’a semblé infiniment long. Peut-être parce que je n’avais qu’une seule envie : rester seule un moment dans mon bureau mais que cela n’a pas été possible. Qu’ensuite, j’ai essayé d’écouter de la musique pour me vider la tête mais que mon collègue s’est obstiné à vouloir me parler. Qu’ensuite, j’ai dû partir en promenade dans les étages et les bâtiments et ensuite, assister à une conférence portant sur la réforme fiscale durant laquelle j’ai compris un mot sur deux pour finalement rentrer chez moi et dîner d’un mauvais repas japonais, commandé à la hâte.

Il est 23h30 et cette putain de journée est enfin finie. Je savais qu’elle serait longue car je suivais d’un œil plus ou moins attentif la séance de débats à l’Assemblée Nationale sur l’intervention française en Centrafrique et de l’autre, les débats au Sénat sur la loi de programmation militaire, tout en faisant ce que j’avais à faire. J’ai tenu le choc niveau tabac. Cela fait maintenant trois jours que je n’ai pas touché une vraie cigarette.

Je suis repassée à la boutique pour reprendre du liquide, desserrer l’espèce de joint qui me permet de l’approvisionner en liquide sans en mettre partout et finalement prendre l’air.

Je suis plus sensible aux odeurs. Mon appétit est normal. J’ai la gorge qui me tiraille un peu et mes lèvres sont très sèches. Mes dents sont bizarrement sensibles mais j’attribue pour le moment cette sensibilité aux excès de sucres de ces deux derniers jours, ainsi qu’au froid. Mes implants dentaires n’apprécient pas la climatisation et il y en avait dans la salle de conférence. Mais la bonne surprise quand je suis rentrée chez moi a été de constater que ma maison ne sentait pas le tabac : elle sentait la lessive à la lavande.

La nuit est tombée, tout est calme et silencieux. C’est le moment que je préfère.

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