Petite escroquerie entre amis : cinquième épisode

Le mois de mars fut le dernier où je travaillais effectivement pour Atasta.

En effet, John et moi avions prévu de nous en aller avec armes et bagages pour monter notre propre structure, avec le projet R&D sous le bras mais sans Sidoine ni Chloé. Aucun des deux n’était fiable, leurs paroles n’avaient aucune valeur et la façon de parler à tort et à travers de Chloé m’agaçait. Par ailleurs, les développements dont elle avait la charge n’étaient pas satisfaisants. A partir de là, il n’y avait aucune raison de la garder avec nus, sauf à vouloir se taper des ulcères à répétition.

Atasta était l’incarnation parfaite de la théorie du zèbre : ça fait un bruit de sabots, ça a quatre pattes mais ça a plus de chances d’être un cheval d’un zèbre. Dans notre cas, c’était un zèbre. De l’extérieur, c’était une entreprise normale avec un fonctionnement normal sauf que tout le monde était prêt à achever son voisin si l’envie ou le besoin se faisait ressentir.

Comme à son habitude, Sidoine faisait ce qu’il fallait pour faire monter la pression, notamment grâce à sa tactique préférée : programmer des réunions de suivi pour les annuler au dernier moment. Un coup, il était bloqué dans les embouteillages sans réseau suffisant pour téléphoner – mais avec assez de réseau pour envoyer un email – un coup il avait été débordé dans son fameux restaurant. Cela ne m’empêchait pas de ne pas être dupe de son petit jeu et de lui mettre à mon tour la pression pour savoir quand est-ce que j’aurai mes bulletins de salaire et quand est-ce qu’il avait l’intention de donner une date ferme pour le paiement des salaires. John aussi lui envoyait des messages avec les mêmes demandes et recevait les mêmes réponses fantaisistes et les annulations de rendez-vous au dernier moment.

Les rapports entre Sidoine et Chloé étaient devenus explosifs. Après un banal échange concernant un client, Sidoine a littéralement pourri Chloé, en lui disant qu’elle ne faisait rien de bien, qu’elle ne savait pas gérer une entreprise, etc. Au-delà du fait qu’il aurait peut-être dû s’en rendre compte avant, je trouvais bien pratique le fait de se servir de Chloé comme paravent de sa propre incompétence/malhonnêteté. Comme à son habitude, Chloé m’avait transféré tous les échanges qu’elles avaient eus avec Sidoine, j’ai donc pu juger par moi-même de la teneur des propos et j’admets volontiers que si sur moi, ce genre de termes n’aurait eu aucun effet, sur une personne plus vulnérable, ça pouvait être intimidant.

Entre-temps, le mandat de Sidoine en tant que président d’Atasta avait expiré au 31 décembre 2014. Se servant de ce prétexte, Chloé avait contacté la banque et fait fermer le compte de l’entreprise, rendant impossible les sorties d’argent. Le banquier, tant qu’il n’avait eu de nouvelles de Sidoine, n’avait pas fait le nécessaire pour bloquer le compte.

La mi-mars fut l’occasion du grand déballage. Après un silence de huit jours de la part de Sidoine, je finis par lui envoyer un message pour savoir s’il était toujours vivant, lui demander de nouveaux mes bulletins de salaire. Il me téléphona le 18 mars et le 19 mars, il me fit savoir qu’il souhaitait se séparer de moi à l’amiable. Néanmoins, il revendiquait la propriété intellectuelle du projet de R&D. Problème pour lui : j’avais tout enregistré à mon nom et le contrat de travail que j’avais amendé et fait superviser par mes avocats mentionnait explicitement que le projet R&D m’appartenait pleinement et que lorsqu’il serait finalisé, un contrat de cession partielle de droit permettant une exploitation commerciale circonscrite à la France serait rédigé. Par ailleurs, la Cour de Cassation venait de sortir un arrêt disant qu’en droit français, une entreprise n’était jamais propriétaire d’un logiciel, qui comme dans le cas qui nous intéresse, se rattache exclusivement en droit français, à la propriété intellectuelle et non industrielle.

Le plus amusant dans cette histoire est l’argument de Sidoine pour essayer de me voler le projet R&D : les salaires avec les charges sociales et patronales, qu’il n’avait jamais payé et qui ne toutes façons, n’existaient pas puisque l’entreprise avait un supposé rescrit fiscal, en vertu du statut jeune entreprise innovante.

La solution de Sidoine était simple : ne pas me donner mes indemnités légales de licenciement individuel pour motif économique ou transaction en échange de la propriété de mon projet.

Je me fendis d’une réponse courtoise mais assez lapidaire, le renvoyant dans ces buts. La guerre a officiellement été déclarée le 20 mars 2015 à 19 :04. J’avais d’autant moins de scrupules que j’avais vérifié mon relevé de carrière et vu qu’Atasta n’y figurait pas, chose qui me sera confirmée à l’inspection du travail.

Il était acté que je quitte l’entreprise pour monter la mienne avec John. La question était comment.

 

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